« +1000 d'aura. » « Il vient de perdre toute son aura. » Depuis 2024, le mot s'est installé dans le vocabulaire des réseaux sociaux. Mais l'aura a une histoire bien plus ancienne, qui passe par la médecine grecque, les salons ésotériques du XIXe siècle, la photographie soviétique et la philosophie de l'art. Petit voyage.
Un souffle d'air
En latin comme en grec ancien, aura désigne un souffle, une brise légère. Le mot évoque quelque chose d'invisible qui émane d'un lieu ou d'une personne et qu'on perçoit sans pouvoir le saisir. C'est ce sens qui a traversé les siècles, en prenant des formes très différentes.
L'aura des médecins
En médecine, l'aura n'a rien de mystique. On appelle ainsi les signes qui annoncent une crise. Dans la migraine avec aura, qui concerne environ un migraineux sur quatre, la douleur est précédée de troubles le plus souvent visuels : zigzags lumineux, taches aveugles, scintillements, qui durent généralement moins d'une heure. Chez certaines personnes épileptiques, une sensation étrange (odeur, impression de déjà-vu, malaise) prévient de l'arrivée d'une crise.
Les médecins de l'Antiquité décrivaient déjà ces sensations comme un souffle qui monterait dans le corps, d'où le nom.
L'aura des ésotéristes
À la fin du XIXe siècle, le mot prend un autre sens dans les cercles théosophiques, un courant spirituel alors très en vogue en Europe et aux États-Unis. Pour ses membres, chaque être humain serait entouré d'un halo lumineux, visible des seuls initiés, dont les couleurs traduiraient les pensées et les émotions. En 1901, Annie Besant et Charles Leadbeater publient Les Formes-Pensées, un livre illustré de planches colorées censées représenter ces émanations : du rose pour l'affection, du vert pour la sympathie, des nuages sombres pour la colère.
En 1911, un médecin londonien, Walter Kilner, affirme même pouvoir observer l'aura de ses patients à travers des écrans teintés d'un colorant bleu. Ses travaux n'ont jamais été confirmés.
La photo Kirlian
En 1939, un électricien soviétique, Semion Kirlian, découvre qu'en plaçant un objet sur une plaque photographique soumise à un fort courant électrique, on obtient une image entourée d'un halo lumineux. Popularisée dans les années 1970, la « photographie Kirlian » a longtemps été présentée comme la preuve visible de l'aura.
L'explication est pourtant physique : il s'agit d'un effet de couronne, une petite décharge électrique dans l'air autour de l'objet. Son aspect dépend surtout de l'humidité (la transpiration d'un doigt, par exemple), de la pression exercée et de la tension utilisée. Une pièce de monnaie produit, elle aussi, un très joli halo.
Aucune expérience contrôlée n'a jamais montré que des personnes pouvaient voir une aura invisible aux autres. Certains chercheurs ont suggéré que des personnes qui « voient » des couleurs autour des gens pourraient avoir une forme de synesthésie, une association automatique entre perceptions, et non un don particulier.
L'aura des œuvres d'art
En 1935, le philosophe allemand Walter Benjamin donne au mot un sens plus profond dans un essai devenu célèbre, L'Œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique. Pour lui, l'aura est la présence unique d'une œuvre originale, ce qu'on ressent devant le vrai tableau et pas devant une carte postale. Photographie et cinéma, en multipliant les copies, feraient selon lui disparaître cette aura.
C'est de là que vient le sens courant, en français, d'« avoir de l'aura » : un rayonnement, un prestige, une présence qui impressionne. On le dit d'un sportif, d'un dirigeant, d'un artiste.
L'aura de TikTok
Depuis 2024, la génération Z a transformé l'aura en système de points. Garder son calme face à une situation gênante, répondre du tac au tac, rester soi-même : « +1000 d'aura ». Trébucher devant tout le monde, mentir maladroitement, trop vouloir se faire remarquer : « -5000 d'aura ».
Le terme « aura farming » désigne le fait de collectionner ces moments stylés. À l'été 2025, la vidéo d'un jeune garçon dansant avec un calme olympien à la proue d'une pirogue, lors d'une course traditionnelle en Indonésie, a fait le tour du monde sous cette étiquette, et a été imitée par des sportifs et des clubs du monde entier.
Ce que les internautes récompensent ressemble beaucoup à ce que les psychologues décrivent quand ils étudient le charisme : le sang-froid, l'aisance, l'authenticité, le fait de ne pas chercher à tout prix l'approbation des autres. Avec un paradoxe amusant : vouloir à tout prix gagner de l'aura est le meilleur moyen d'en perdre.
Et toi, combien d'aura ?
C'est cette aura-là, version réseaux sociaux, que mesure Aura : dix situations du quotidien (l'alarme du magasin qui sonne, la carte bancaire refusée, le bus qui part sous ton nez…), des réponses qui rapportent ou coûtent jusqu'à 1000 points, et 19 niveaux, de « Inconnu » à « Légende mythique ». Rien de mystique ni de scientifique : juste un miroir amusant de la façon dont tu gères les petites galères.
En résumé
- Aura signifie « souffle » en latin et en grec.
- En médecine, c'est le signal qui annonce une migraine ou une crise d'épilepsie.
- L'aura colorée des ésotéristes et la photo Kirlian n'ont aucune base scientifique : le halo Kirlian est un phénomène électrique.
- Avec Walter Benjamin, puis le langage courant, l'aura devient une présence, un prestige ; avec TikTok, un score de sang-froid et d'authenticité.