« Une vie n'a pas de prix. » La formule est belle, et moralement on y tient. Pourtant, chaque jour, des États décident s'il faut installer une glissière de sécurité, rembourser un médicament ou durcir une norme de pollution. Et pour trancher, ils utilisent… un prix de la vie humaine. En France, il tourne autour de 3 millions d'euros. Voici d'où vient ce chiffre, et ce qu'il signifie vraiment.
Le problème : on ne peut pas tout faire
Imaginons un département qui dispose de 10 millions d'euros. Il peut aménager un carrefour dangereux, rénover l'éclairage d'une route nationale ou financer une campagne de prévention. Chaque option sauvera peut-être des vies, mais pas le même nombre, et l'argent ne suffit pas pour tout.
Refuser de donner une valeur à la vie ne fait pas disparaître le choix : on le fait quand même, simplement sans le dire et sans pouvoir comparer. Les économistes ont donc cherché une manière cohérente de chiffrer ce qu'une société est prête à dépenser pour éviter un décès.
L'ancienne méthode : ce que vous rapportez
La première approche, dite du capital humain, consistait à additionner ce qu'une personne aurait gagné jusqu'à la fin de sa vie. Elle a longtemps servi, notamment pour indemniser les familles de victimes.
Ses défauts sautent aux yeux : une vie de retraité, d'enfant ou de personne sans emploi y « vaut » très peu, et un cadre supérieur bien plus qu'un ouvrier. Difficile d'en faire la base de politiques publiques.
La méthode actuelle : la « valeur de la vie statistique »
En 1968, l'économiste américain Thomas Schelling (futur prix Nobel) propose de changer de question. Plutôt que de demander combien vaut la vie de quelqu'un, on se demande combien les gens sont prêts à payer pour réduire un peu leur risque de mourir.
Prenons un exemple. Supposons que 100 000 personnes acceptent chacune de payer 30 euros par an pour un équipement qui réduit leur risque de décès de 1 sur 100 000. Statistiquement, cet équipement évitera un décès par an dans ce groupe. Et le groupe est prêt à payer en tout 100 000 × 30 = 3 millions d'euros pour cela. C'est la valeur de la vie statistique (VVS).
Le mot « statistique » est essentiel : on ne parle pas de la vie d'une personne identifiée, mais d'un décès anonyme évité parmi une grande population. Personne n'accepterait de mourir pour 3 millions d'euros ; en revanche, chacun fait tous les jours de petits arbitrages entre argent et sécurité (payer plus cher une voiture mieux équipée, accepter un métier plus risqué mais mieux payé…). Les économistes mesurent ces arbitrages par des enquêtes et en observant les salaires et les prix.
Combien, selon les pays ?
- France : le rapport Quinet, publié en 2013 par le Commissariat général à la stratégie et à la prospective, fixe la VVS à 3 millions d'euros (valeur 2010), revalorisée depuis avec la croissance. Il propose aussi une valeur d'environ 115 000 euros par année de vie gagnée.
- OCDE : un rapport de 2012 recommande pour les pays membres une valeur de référence autour de 3 millions de dollars (de 2005), dans une fourchette de 1,5 à 4,5 millions.
- États-Unis : les agences fédérales, comme l'Agence de protection de l'environnement ou le ministère des Transports, retiennent des valeurs supérieures à 10 millions de dollars.
Ces écarts reflètent des niveaux de revenus différents et des choix méthodologiques, pas un jugement sur la valeur des Français ou des Américains.
À quoi sert ce chiffre ?
Il sert à faire des calculs coût-bénéfice. Si un aménagement routier coûte 6 millions d'euros et évite statistiquement trois décès sur sa durée de vie, ses bénéfices (9 millions) dépassent son coût : il est justifié. On l'utilise pour les infrastructures de transport, la sécurité routière, les normes environnementales ou la prévention des risques.
Point important : en France, la même valeur s'applique à tout le monde, quels que soient le revenu, le métier ou l'origine des personnes concernées. C'est un choix éthique autant qu'économique.
Et la santé ?
Dans le domaine de la santé, on raisonne plutôt en années de vie en bonne santé. Au Royaume-Uni, l'organisme qui évalue les médicaments (le NICE) considère généralement qu'un traitement est rentable s'il coûte moins de 20 000 à 30 000 livres par année de vie en bonne santé gagnée. Ce seuil est régulièrement débattu, notamment pour les maladies rares et les cancers.
Quand il faut indemniser des victimes
Les tribunaux et les fonds d'indemnisation, eux, raisonnent au cas par cas. Après les attentats du 11 septembre 2001, le fonds d'indemnisation des victimes, dirigé par l'avocat Kenneth Feinberg, a calculé chaque montant en partie à partir des revenus perdus. Les sommes versées pour une personne décédée allaient d'environ 250 000 dollars à plus de 7 millions, autour d'une moyenne proche de 2 millions. Feinberg a reconnu ensuite qu'un montant identique pour chaque victime aurait sans doute été plus juste.
Alors, combien vaux-tu ?
En résumé :
- les États utilisent bien une « valeur de la vie statistique », autour de 3 millions d'euros en France, et plus de 10 millions de dollars aux États-Unis ;
- ce n'est pas le prix d'une personne, mais ce qu'une société accepte de payer pour éviter un décès anonyme ;
- elle sert à choisir entre des dépenses de sécurité, et elle est la même pour tous.
Si tu veux une réponse plus personnelle (et beaucoup moins sérieuse), Humain à vendre te pose une cinquantaine de questions et te remet un ticket de prix, généralement entre 2 et 9 millions d'euros. Une fourchette qui, par pure coïncidence, n'est pas si loin des chiffres officiels. Ce qui ne la rend pas plus scientifique pour autant.