« Je suis trop anxieux en couple. » « Il est évitant, c'est évident. » Le vocabulaire de l'attachement a envahi les réseaux sociaux et les conversations entre amis. Derrière ces étiquettes, il y a une théorie scientifique née il y a plus de soixante-dix ans, en observant des bébés, et qui a mis du temps à arriver jusqu'aux couples. Retour aux sources.
Un psychiatre et des enfants séparés
Tout commence avec le psychiatre et psychanalyste britannique John Bowlby. Dans les années 1940, il étudie de jeunes délinquants et remarque que beaucoup ont connu, enfants, des séparations longues ou répétées d'avec leur mère. En 1951, il rédige pour l'Organisation mondiale de la santé un rapport sur les enfants privés de soins maternels, orphelins ou déplacés par la guerre.
À l'époque, l'idée dominante est simple : le bébé s'attache à sa mère parce qu'elle le nourrit. Bowlby n'y croit pas. Il s'inspire de l'éthologie, l'étude du comportement animal, et notamment des travaux de Konrad Lorenz sur les oisillons qui suivent le premier être qu'ils voient bouger. Pour lui, le besoin de proximité avec une figure protectrice est un besoin à part entière, inscrit dans l'évolution : un petit qui reste près d'un adulte a plus de chances de survivre.
À la fin des années 1950, les expériences du psychologue américain Harry Harlow vont dans le même sens. Ses bébés singes, élevés avec deux « mères » artificielles, l'une en fil de fer qui donne du lait et l'autre en tissu doux qui n'en donne pas, passent l'essentiel de leur temps agrippés à la seconde. Le réconfort compte plus que la nourriture.
Bowlby rassemble ses idées dans une trilogie, Attachement et perte, publiée entre 1969 et 1980.
La « situation étrange »
C'est une chercheuse canado-américaine, Mary Ainsworth, qui donne à la théorie ses outils de mesure. Après avoir observé des mères et leurs bébés en Ouganda puis à Baltimore, elle met au point dans les années 1960 un protocole de laboratoire d'une vingtaine de minutes : la situation étrange.
Un enfant d'environ un an découvre une pièce pleine de jouets avec sa mère. Une inconnue entre. La mère sort, puis revient ; elle sort à nouveau, laissant l'enfant seul, puis revient encore. Ce qui intéresse les chercheurs, ce n'est pas tant les pleurs au départ de la mère que la façon dont l'enfant l'accueille à son retour. Ainsworth distingue trois profils :
- l'enfant sécure proteste au départ, se console vite au retour, puis repart jouer : sa mère est une « base de sécurité » d'où il peut explorer le monde ;
- l'enfant évitant semble indifférent au départ et ignore sa mère au retour, alors que son rythme cardiaque montre qu'il est bel et bien stressé ;
- l'enfant ambivalent (ou résistant) est très perturbé, réclame sa mère à son retour tout en la repoussant, et peine à se calmer.
Dans son échantillon, environ deux tiers des enfants sont sécures. En 1986, les chercheuses Mary Main et Judith Solomon ajoutent une quatrième catégorie, désorganisée, pour les enfants qui n'ont aucune stratégie cohérente : ils s'approchent puis se figent, comme si la personne censée les rassurer les inquiétait aussi.
Le grand saut vers le couple
En 1987, deux psychologues de l'université de Denver, Cindy Hazan et Phillip Shaver, se posent une question audacieuse : et si l'amour adulte était, lui aussi, un lien d'attachement ? Ils publient un « quiz de l'amour » dans un journal local, le Rocky Mountain News. Les lecteurs choisissent, parmi trois courts paragraphes, celui qui décrit le mieux leur façon de vivre leurs relations.
Résultat : environ 56 % se reconnaissent dans la description sécure, 25 % dans l'évitante et 19 % dans l'anxieuse, des proportions proches de celles observées chez les bébés. L'article devient l'un des plus cités de la psychologie des relations, et ouvre un champ de recherche immense.
Quatre styles, deux dimensions
En 1991, les psychologues Kim Bartholomew et Leonard Horowitz proposent un modèle en quatre styles, construit sur deux questions : ai-je une image positive de moi-même ? Ai-je une image positive des autres ?
| Les autres sont fiables | Les autres sont décevants | |
|---|---|---|
| Je mérite d'être aimé | Sécure | Évitant (détaché) |
| Je doute de moi | Anxieux (préoccupé) | Craintif |
Le style craintif, qui désire la proximité tout en la redoutant, prolonge en quelque sorte l'attachement désorganisé de l'enfance. C'est ce modèle à quatre styles que reprend notre quiz sur le style d'attachement.
Les chercheurs ont ensuite simplifié encore. Depuis la fin des années 1990, la plupart mesurent l'attachement adulte sur deux échelles continues, l'anxiété (la peur d'être abandonné, le besoin d'être rassuré) et l'évitement (l'inconfort face à l'intimité et à la dépendance), notamment avec le questionnaire Experiences in Close Relationships de Kelly Brennan, Catherine Clark et Phillip Shaver (1998). Les analyses statistiques suggèrent en effet que les gens ne se rangent pas dans des cases bien nettes : chacun se situe quelque part sur ces deux axes. Les styles sont des repères pratiques, pas des catégories étanches.
Ce que l'attachement change dans un couple
Les personnes plutôt sécures ont en moyenne des relations plus satisfaisantes et plus stables. Elles demandent du soutien quand elles en ont besoin, en donnent facilement, et traversent les conflits sans y voir une menace pour le couple.
Un attachement anxieux se traduit souvent par une grande vigilance : un message sans réponse devient un signe, un silence une inquiétude. Un attachement évitant pousse plutôt à minimiser ses besoins, à garder une part de soi à l'abri et à prendre de la distance quand l'autre se rapproche. Les livres de vulgarisation, comme Attached d'Amir Levine et Rachel Heller (2010), ont popularisé le « piège anxieux-évitant », où la demande de proximité de l'un nourrit le retrait de l'autre, et inversement.
Un style n'est pas une condamnation
C'est sans doute le message le plus important de la recherche : le style d'attachement est modérément stable, pas figé. Les relations qu'on vit, un partenaire rassurant, des événements de vie ou une thérapie peuvent le faire évoluer. Les chercheurs parlent de sécurité acquise pour les adultes qui, malgré une enfance difficile, ont développé un attachement sécure.
Il faut aussi garder quelques nuances en tête. Le tempérament de chacun, en partie inné, joue un rôle que la théorie a longtemps sous-estimé. Les proportions de chaque style varient d'un pays à l'autre, même si le style sécure reste le plus fréquent dans la plupart des études. Et un questionnaire en ligne, quel qu'il soit, ne remplace pas un entretien avec un professionnel.
En résumé
- La théorie de l'attachement est née avec John Bowlby et Mary Ainsworth : le besoin d'une figure protectrice est un besoin fondamental, pas une conséquence de l'alimentation.
- Chez l'enfant, la « situation étrange » distingue des attachements sécure, évitant, ambivalent et désorganisé.
- Depuis 1987, la théorie s'applique au couple ; on la mesure aujourd'hui sur deux axes, l'anxiété et l'évitement.
- Un style d'attachement peut évoluer. C'est une tendance, pas un destin.
Pour aller plus loin, notre article sur ce que la science dit de la compatibilité amoureuse montre ce qui, au-delà de l'attachement, fait tenir un couple.